Alors
on a continué notre chemin, parce que c'était inexorable, et aussi
parce que le vent commençait à se lever et que marcher face à lui
dans le sable devenait périlleux. Mes yeux ont commencé à brûler,
mes pas se sont faits plus lourds. On a continué à avancer pour
rentrer dans sa maison de famille, une espèce d'ancienne
bicoque réaménagée. Le silence était
pesant, aussi lourd que notre démarche. Et puis il y avait ce
canapé-lit défait qui nous regardait dans notre solitude
intérieure, l'illustration même de ce désarroi, de
cette vie malpropre, ce linge sale qui a beaucoup trop traîné et
qui ne demande qu'à être nettoyé. Tout effacer pour retrouver un
blanc éclatant, un blanc pur et immaculé, plein de promesses et de
joies à venir. Nous, nous dormions encore dans des draps froissés,
brûlés sur une extrémité par une marque de cigarette et
légèrement tâchés au niveau des taies d'oreiller parce qu'une
fois, on avait voulu grignoter quelques biscuits et que le chocolat
avait fondu sur place. Et on n'avait pas changé les draps. Justement
parce que ça ne sert à rien de tenter de récupérer ce qui est
sale et abîmé. Il suffit de le jeter, on s'en remettra. Et on en
retrouve de plus beaux, de plus doux, de plus blancs, de ceux dans
lesquels on adore se rouler, créer un petit cocon apaisant, fermer
les yeux sereinement et s'endormir. Là, il fallait toujours faire
attention à la tache. C'était quand même un peu drôle c'est
vrai. Sorte de petit rituel avant d'aller se coucher, se dire « Non,
ne met pas ta tête là! » Au début, on éclatait de rire en
s'embrassant et ces moments, quand ils me reviennent en mémoire, me
laissent toujours un petit goût de miel derrière la saveur salée
des autres souvenirs, de ceux qui sentent la mer, l'iode, de ceux qui
râpent un peu la langue sans être désagréables pour autant. On
sait juste que ces souvenirs au sel, s'ils ont beaucoup de goût,
demeurent quand même, à la longue, inconfortables, écœurants,
immangeables. Alors on s'en sépare. On commence avec minutie, on
limite les doses, on les empêche d'envahir tout ce qu'on avale, tout
ce qu'on respire. Et puis vient la nausée, alors on arrête, tout
simplement. Nettement. Les artères vont alors mieux et le cœur se
remet à battre sans peine. Et on recommence à respirer avec
tendresse un air légèrement iodé, d'une côte probablement
différente que cette côte d'Opale, mais toujours avec un peu de
crainte, quand bien même on sait que cette dose va rester
homéopathique. La rechute n'est finalement jamais loin. Et un
plat non salé, c'est horriblement fade.
dimanche 5 mai 2013
mardi 22 janvier 2013
Le
ronronnement du train me berce et je sens ma tête cogner de manière
répétitive contre la fenêtre. Je n'ose pas encore mettre mes
jambes sur le siège vide à côté de moi, mais dieu sait que j'en
meurs d'envie. Le trajet est long, interminable. Je vois une
multitude de paysages défiler devant moi, du calme de la Beauce au
vide de la Creuse. Je regarde les gens monter et descendre,
inlassablement la même danse qui se met en scène devant moi. Les
corps se meuvent toujours dans une même ritournelle. Ils se lèvent,
puis lèvent les bras, agrippent leurs mains sur les sacs dans les
portes-bagages, grimacent. Alors la personne la plus proche réalise
les mêmes mouvements, dans un mimétisme presque parfait et tous les
deux, à l'unisson, courbent l'échine et posent le bagage sur le sol
encore instable du TGV. Les deux nuques se redressent, se saluent, et
la danse continue. Les épaules se cognent, des corps trébuchent au
moment de l'arrêt final. Puis les portes, comme des rideaux de
velours, s'ouvrent puis se referment, laissant ces acteurs s'enfuir
dans les coulisses de la mémoire. Je constate avec toujours autant
de délices que rien ne change à chaque arrêt, que cela soit
Châteauroux, Orléans ou Limoges, que cela soit des enfants, des
femmes enceintes ou de vieux messieurs, j'assiste toujours à cette
danse quasi-universelle. Avec une seule hâte, mettre moi-aussi les
pieds sur la scène, participer pour enfin fuir de ce train.
mercredi 21 novembre 2012
« Terrible morceau de drap cloué à ta hampe, je te hais férocement ; oui, je te hais dans l'âme ; je te hais pour toute la misère que tu représentes, pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres après, qui gicle sous tes plis ; je te hais au nom des squelettes.
Ils étaient quinze cent mill...
Je te hais pour tous ceux qui te saluent ; je te hais à cause des peigne-culs, des coyons et des putains, qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre ; je hais en toi toute la vielle oppression séculaire, le dieu bestial, le défi aux hommes que nous ne savons pas être ; je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le bleu que tu volas au ciel, le blanc livide de tes remords...
Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grands coups, les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts et n'oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré, et tes victoires, que tu es pour moi de la race vile des torche-culs. »
J.Z.
6 mars 1924
Ils étaient quinze cent mill...
Je te hais pour tous ceux qui te saluent ; je te hais à cause des peigne-culs, des coyons et des putains, qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre ; je hais en toi toute la vielle oppression séculaire, le dieu bestial, le défi aux hommes que nous ne savons pas être ; je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le bleu que tu volas au ciel, le blanc livide de tes remords...
Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grands coups, les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts et n'oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré, et tes victoires, que tu es pour moi de la race vile des torche-culs. »
J.Z.
6 mars 1924
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