dimanche 5 mai 2013

Le goût du sel


Alors on a continué notre chemin, parce que c'était inexorable, et aussi parce que le vent commençait à se lever et que marcher face à lui dans le sable devenait périlleux. Mes yeux ont commencé à brûler, mes pas se sont faits plus lourds. On a continué à avancer pour rentrer dans sa maison de famille, une espèce d'ancienne bicoque réaménagée. Le silence était pesant, aussi lourd que notre démarche. Et puis il y avait ce canapé-lit défait qui nous regardait dans notre solitude intérieure, l'illustration même de ce désarroi, de cette vie malpropre, ce linge sale qui a beaucoup trop traîné et qui ne demande qu'à être nettoyé. Tout effacer pour retrouver un blanc éclatant, un blanc pur et immaculé, plein de promesses et de joies à venir. Nous, nous dormions encore dans des draps froissés, brûlés sur une extrémité par une marque de cigarette et légèrement tâchés au niveau des taies d'oreiller parce qu'une fois, on avait voulu grignoter quelques biscuits et que le chocolat avait fondu sur place. Et on n'avait pas changé les draps. Justement parce que ça ne sert à rien de tenter de récupérer ce qui est sale et abîmé. Il suffit de le jeter, on s'en remettra. Et on en retrouve de plus beaux, de plus doux, de plus blancs, de ceux dans lesquels on adore se rouler, créer un petit cocon apaisant, fermer les yeux sereinement et s'endormir. Là, il fallait toujours faire attention à la tache. C'était quand même un peu drôle c'est vrai. Sorte de petit rituel avant d'aller se coucher, se dire « Non, ne met pas ta tête là! » Au début, on éclatait de rire en s'embrassant et ces moments, quand ils me reviennent en mémoire, me laissent toujours un petit goût de miel derrière la saveur salée des autres souvenirs, de ceux qui sentent la mer, l'iode, de ceux qui râpent un peu la langue sans être désagréables pour autant. On sait juste que ces souvenirs au sel, s'ils ont beaucoup de goût, demeurent quand même, à la longue, inconfortables, écœurants, immangeables. Alors on s'en sépare. On commence avec minutie, on limite les doses, on les empêche d'envahir tout ce qu'on avale, tout ce qu'on respire. Et puis vient la nausée, alors on arrête, tout simplement. Nettement. Les artères vont alors mieux et le cœur se remet à battre sans peine. Et on recommence à respirer avec tendresse un air légèrement iodé, d'une côte probablement différente que cette côte d'Opale, mais toujours avec un peu de crainte, quand bien même on sait que cette dose va rester homéopathique. La rechute n'est finalement jamais loin. Et un plat non salé, c'est horriblement fade.

mardi 22 janvier 2013


        Le ronronnement du train me berce et je sens ma tête cogner de manière répétitive contre la fenêtre. Je n'ose pas encore mettre mes jambes sur le siège vide à côté de moi, mais dieu sait que j'en meurs d'envie. Le trajet est long, interminable. Je vois une multitude de paysages défiler devant moi, du calme de la Beauce au vide de la Creuse. Je regarde les gens monter et descendre, inlassablement la même danse qui se met en scène devant moi. Les corps se meuvent toujours dans une même ritournelle. Ils se lèvent, puis lèvent les bras, agrippent leurs mains sur les sacs dans les portes-bagages, grimacent. Alors la personne la plus proche réalise les mêmes mouvements, dans un mimétisme presque parfait et tous les deux, à l'unisson, courbent l'échine et posent le bagage sur le sol encore instable du TGV. Les deux nuques se redressent, se saluent, et la danse continue. Les épaules se cognent, des corps trébuchent au moment de l'arrêt final. Puis les portes, comme des rideaux de velours, s'ouvrent puis se referment, laissant ces acteurs s'enfuir dans les coulisses de la mémoire. Je constate avec toujours autant de délices que rien ne change à chaque arrêt, que cela soit Châteauroux, Orléans ou Limoges, que cela soit des enfants, des femmes enceintes ou de vieux messieurs, j'assiste toujours à cette danse quasi-universelle. Avec une seule hâte, mettre moi-aussi les pieds sur la scène, participer pour enfin fuir de ce train. 

mercredi 21 novembre 2012

« Terrible morceau de drap cloué à ta hampe, je te hais férocement ; oui, je te hais dans l'âme ; je te hais pour toute la misère que tu représentes, pour le sang frais, le sang humain aux odeurs âpres après, qui gicle sous tes plis ; je te hais au nom des squelettes.
Ils étaient quinze cent mill...
Je te hais pour tous ceux qui te saluent ; je te hais à cause des peigne-culs, des coyons et des putains, qui traînent dans la boue leur chapeau devant ton ombre ; je hais en toi toute la vielle oppression séculaire, le dieu bestial, le défi aux hommes que nous ne savons pas être ; je hais tes sales couleurs, le rouge de leur sang, le bleu que tu volas au ciel, le blanc livide de tes remords...
Laisse-moi, ignoble symbole, pleurer tout seul, pleurer à grands coups, les quinze cent mille jeunes hommes qui sont morts et n'oublie pas, malgré tes généraux, ton fer doré, et tes victoires, que tu es pour moi de la race vile des torche-culs. 
»

J.Z.
6 mars 1924